La lettre de H.L.M. décembre 2022
C’est une fois de plus à Danièle Hervieu-Léger que nous emprunterons le prétexte de cette chronique :
« — Dans ce contexte, quelles sont les conditions, pour l’Église universelle, d’une réforme véritable ? Quels écueils faudra-t-il prioritairement éviter ?
— Danièle Hervieu-Léger : Je me garderai bien, comme sociologue, de dessiner une perspective pour l’Église du futur ! Mais j’ai une hypothèse : c’est que le catholicisme est malade du système romain, mis en place entre le Concile de Trente et le XIXe siècle pour faire face aux assauts de la Réforme puis de la modernité politique. Toute réforme passe aujourd’hui par la déconstruction de ce système, tout entier fondé sur la figure d’autorité sacralisée du prêtre. Reste à savoir jusqu’à quel point une telle déconstruction peut être conduite sans compromettre l’édifice entier. » [1]
Tous les prêtres mariés ont compris depuis longtemps qu’ils n’étaient pas plus "sacrés" que d’autres, sauf quelques rares exceptions, et nos épouses et nos enfants encore mieux que nous sans doute ! Comment tolérer qu’après les scandales que nous connaissons depuis trente-cinq ans à propos des déviances sexuelles et des abus de pouvoir d’un nombre important de prêtres partout dans le monde, la prise de conscience n’ait produit aucun effet "structurel" ?
Des commentateurs ont souligné qu’après les victimes "directes" de tous ces abus, d’autres victimes sont totalement oubliées : ce sont tous les prêtres eux-mêmes du simple fait de leur appartenance à ce "corps social"… Serait-ce une cause supplémentaire du malaise des prêtres que nous avons évoqué dans les derniers numéros du bulletin ? Deux ans après l’Étude sur la santé des prêtres et un an après le Rapport de la CIASE sur les abus sexuels, une enquête de La Croix publiée le 13 octobre 2022 révèle quelques raisons de ce malaise. Un évêque s’est senti particulièrement touché par cette situation : Mgr Daucourt, évêque émérite de Nanterre, consacre un petit livre à ces "prêtres en morceaux" [2] et tente d’en analyser les ressorts cachés qui vont de la surcharge de travail à l’inadéquation "entre l’offre et la demande" et à la remise en cause de la figure du prêtre dans une société déchristianisée. Cette non-reconnaissance peut même prendre un tour dramatique si elle vient de surcroît des confrères, voire des supérieurs… Il y a trois ans, l’évêque a décidé de joindre les actes à la parole en ouvrant aux prêtres et religieux en difficulté une maison d’accueil, le Petit Béthanie, qu’il anime avec un couple de jeunes retraités. Chapeau !
Ni l’enquête de La Croix ni le livre ne s’attardent guère sur la question du célibat, se contentant de remarquer que « le ministère s’exerçant dans un registre très affectif, il s’agit de trouver la bonne distance dans les relations à cause d’une sur-implication émotive… » Mais pourquoi ces circonvolutions qui évitent d’appeler les choses par leur nom… ? Nous sommes convaincus que cette mise en veilleuse – ou pire – de la dimension affective et sexuelle est pour beaucoup dans ce "malaise"…
Nous nous contenterons d’en citer pour preuve trois publications récentes. Une enquête américaine sur la sexualité des prêtres vient d’être publiée aux USA sous le titre Beyond ‘Bad Apples’, Au-delà des pommes pourries [3]. Il s’agit d’un rapport publié par les chercheurs d’une université jésuite et basé sur des entretiens avec quelque 300 prêtres, religieux et laïcs : projetant d’examiner les "pourquoi" et les "comment" qui permettent aux abus sexuels perpétrés par le clergé de perdurer dans l’Église catholique, il met en lumière le manque d’aptitude et l’incompétence des prêtres sur "les questions de sexe, de genre et de pouvoir, les trois volets de l’approche". Pour en tirer cinq conclusions dont nous retiendrons celle-ci, pour l’exemple : « Le manque de confrontation avec les rôles de genre […] débouche sur une forme de masculinité du cléricalisme qui est associée à la violence et à la domination [..] et donc à des styles de leadership autoritaires et chaotiques. » Une étude à lire et qui mérite d’être diffusée !
La chaine ARTE a diffusé le 13 septembre dernier un reportage intitulé Célibat des prêtres, le calvaire de l’Église qui donne la parole à des ex-prêtres de neuf pays différents qui témoignent de situations très diverses. [4]
Et enfin l’hebdomadaire Moustique [5] du 6 novembre publie un bon article de Louise Tessier sur Le faux célibat des prêtres, pointant donc en particulier l’hypocrisie de cette règlementation. À l’image des personnes interviewées comme Myriam Tonus et Charles Delhez, c’est posé, serein et sans aucun jugement sur les comportements. Merci !
[1] https://saintmerry-hors-les-murs.com/2022/10/25/daniele-hervieu-leger-le...
[2] Gérard DAUCOURT, Prêtres en morceaux, Ed. Cerf 2022, 80 pages.
[3] https://www.scu.edu/ic/programs/bannan-forum/media--publications/beyond-... : le rapport y est accessible dans sa totalité.
[4] Une réalisation remarquable. On peut toujours louer ou acheter le film sur https://boutique.arte.tv/detail/celibat-des-pretres-le-calvaire-de-legli
[5] Accessible en ligne : https://www.moustique.be/actu/monde/2022/11/06/le-faux-celibat-des-prete...
Pierre COLLET