La Lettre de H.L.M.

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Vers des prêtres mariés au Brésil ?

À suivre les médias d'un peu près, il n'y a pas que de la polémique dans l'entourage du pape François qui semble avoir bien du mal avec ses collègues cardinaux. Il y a heureusement aussi quelques perspectives libératrices. Si on peut faire confiance à son ami Leonardo Boff en tout cas... Dans une interview qu'il accordait au Kölner Stadt-Anzeiger à Noël, Boff s’attend à ce que les ex-prêtres mariés soient réintégrés dans la pastorale. “Les évêques brésiliens l’ont formellement demandé au pape”, affirme l’ancien franciscain. Et il assure, d’après des informations provenant de l’entourage du pape, que ce dernier aurait la volonté de répondre positivement à cette demande, du moins pour une phase expérimentale au Brésil. “En même temps, il s’agirait d’une impulsion pour que l’Église catholique supprime le fardeau du célibat obligatoire”. Il continue de souligner ce manque de prêtres, notamment au Brésil, remarquant qu'“il n’est pas étonnant que les fidèles se rendent en masse chez les évangéliques et les pentecôtistes pour combler ce vide d’accompagnement spirituel”.

Ces informations semblent bien dans la ligne de la déclaration du pape François à l'évêque Erwin Kraütler en avril 2014 – "Vous, les évêques, soyez donc plus courageux, faites-moi des propositions concrètes!" – et ont été relayées par l'évêque Demetrio Valentini à Aparecida le mois dernier. Bien sûr, il est loin d’être acquis que les quelque 100 000 prêtres mariés dans le monde soient désireux de reprendre du ministère, loin de là, et certainement beaucoup moins en Europe qu’en Amérique latine. Mais quand on parle de cela dans les pays du Sud, on renvoie volontiers à la proposition de l'évêque Fritz Lobinger[1] que nous avons souvent évoquée ici et à laquelle le pape penserait aussi, d’ordonner des "prêtres de communautés", non plus une "caste" de professionnels "séparés" du peuple, comme c’est le cas du clergé aujourd’hui, mais des personnes qui ont fait leurs preuves dans l'animation de leur "communauté de base" tout en continuant leur métier et leur vie de famille.

ça bouge un petit peu en Europe…

La dernière livraison de l'agence italienne Adista revient sur tout cela à propos du Brésil, faisant remarquer que l'Europe ne s'est pas engagée plus loin que quelques belles paroles... avec de timides exceptions qui semblent à nouveau venir d'Allemagne : il y a eu en octobre cette pétition des laïcs du diocèse de Fribourg-en-Brisgau après le mariage de deux de leurs "jeunes" prêtres et qui a recueilli quelque 4000 signatures. Il y a eu aussi cette "lettre ouverte" de onze prêtres de Cologne[2] : ils assortissent leur demande de levée du célibat obligatoire, provoquant une solitude qui leur pèse de plus en plus avec l'âge, de 7 propositions essentielles dont leur refus des fusions de paroisses : « [...] la nécessité d’une langue qui soit à nouveau compréhensible aujourd’hui dans l’annonce du message biblique; [...] le besoin urgent de tentatives courageuses dans l’admission à l’ordi-nation : il n’y a aucun sens à continuer à prier le Saint-Esprit pour qu’il nous envoie des vocations presbytérales, et à exclure en même temps toutes les femmes de ces charges; [...] le besoin de lieux pour les communautés qui font l’expérience de la foi, c’est-à-dire l’Église centrée dans la paroisse locale. »  La même livraison de Golias-Hebdo cite aussi le témoignage d'un groupe de prêtres mariés d'Arras dans La Voix du Nord  en septembre dernier : ils se plaignent en particulier de la manière infantilisante dont ils sont traités et demandent un minimum de respect.

Une curieuse polémique vient de surgir en France à l’occasion de l’annonce du projet de mariage d’un jeune curé de 46 ans.[3] S’il n’est pas le premier, il est par contre très connu. « Son nom est David Gréa, mais chez lui à Lyon il est parfois appelé David Guetta. Parce qu’il est bel homme, qu’il est apparu sur Twitter en col romain et sabre laser façon Star Wars et qu’il ouvre chaque dimanche son église Sainte-Blandine au groupe Glorious qui joue de l’électro-pop-louange, une musique aux thèmes évangéliques avec guitare, basse, batterie et synthé. […] C’est une figure charismatique, ce qu’on fait de mieux en matière de réveil missionnaire. Une sorte de pasteur évangélique fait curé. Un entrepreneur de Dieu, un "leader" comme on en cherche partout sans en trouver assez. »  Son départ fait l’effet d’un cataclysme… Au point que le cardinal Barbarin lui a ménagé une entrevue avec le pape François dans l’espoir fou d’obtenir une exception : sans succès… Car voilà : David paraît tellement sûr de lui qu’il estime que c’est encore Dieu lui-même qui l’appelle, mais cette fois à vivre dans le mariage.  Levée de boucliers de ses collègues qui l’appellent à un peu plus d’humilité : « Un homme quitte sa femme. Une femme quitte son mari. Un prêtre quitte le sacerdoce. Situations devenues banales, mais souvent terribles pour le conjoint, la famille, la communauté délaissée. […] Des fidélités successives sont-elles encore des fidélités, sans parler d’une fidélité devant Dieu ? »

Vous avez dit "vocation"… ?

Mais quand donc en finira-t-on de faire endosser par Dieu ce qui concerne au plus haut point la liberté et la responsabilité humaines… ? Un article d'une clarté éblouissante de Jose Maria Castillo[4] titre d'emblée : « Jusqu'au XIIIe siècle, la vocation n'a pas été considérée comme un appel par Dieu, mais par la communauté ».  Il développe ce sujet sur base d'une étude du Père Congar en 1966... : « C'est la communauté qui choisit et nomme la personne que l'assemblée juge la plus apte à remplir cette charge... Il est grand temps de changer la législation actuelle et de renouer avec la pratique du vote et de l'imposition des mains des premières "églises". (Ac 14,23) » Le théologien poursuit sur le thème de la "perpétuité" du ministère qu'il met résolument en question sur base de « la pratique du premier millénaire concernant... les évêques et les prêtres qui s'étaient rendus indignes de leur fonction : ils sont mis à pied et à la rue...! Le "caractère sacramentel" a été inventé au XIIe siècle.» Castillo interprète donc ici la perpétuité au niveau canonique là où d'autres situent généralement la fidélité au plan moral. On aurait aimé bien sûr que l’histoire nous livre aussi d’autres exemples de non-perpétuité qui ne seraient pas forcément des sanctions pour des fautes commises…

C’est une question qu’on discute depuis si longtemps entre nous qu’il nous est difficile d’entendre le récent discours du pape François devant les délégués des religieux : « C’est la culture du provisoire qui aggrave cette saignée, et de citer en exemple un jeune diplômé engagé dans une paroisse qui avait confessé à son évêque vouloir devenir prêtre mais pour dix ans… » Plutôt que de se plaindre d’un contexte qui induirait ce genre d’attitude non définitive, ne serait-il pas sage de relire la Dynamique du provisoire du frère Roger de Taizé (1968)… ? Et de continuer d’inviter, comme dans Amoris Lætitia, « à essayer de discerner l’intelligence des situations ».

mars 2017 - Pierre COLLET




[1]  voir p. ex. Emilia Roblès, Experiencias latinoamericanas, in R. Alario, P. Collet, J. Mulrooney, Prêtres dans des communautés adultes, 2015, p. 233-248.

[2]  citée par Gino Hoel in "Hémorragie" : 3000 religieux et 650 prêtres partent chaque année, in Golias Hebdo n° 467, 9 février 2017. "Depuis 5 ans, cela s'aggrave d'année en année".  À lire sur  www.pretresmaries.eu/fr/Publications.html#551

[3]  Voir entre autres Golias Hebdo n° 470, 2 mars 2017.