La Lettre de H.L.M.

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Les informations des dernières semaines ont poussé notre curiosité dans deux directions, à revenir d’une part sur un sujet qui nous a souvent préoccupés il y a quelques années et qui concerne le moral des prêtres en fonction – après avoir été le nôtre... – à nous interroger d’autre part sur les chances d’un réel changement concernant les prêtres mariés au vu des paroles et des gestes de nos hiérarchies... 
 
Le bien-être et le mal-être des prêtres  
C’est une enquête inédite qui vient d’être menée dans le diocèse de Liège et dont rend compte brièvement un article du journal La Croix. En voici des extraits significatifs.
« De quoi souffrent les prêtres  ? Et qu’est-ce qui, a contrario, les rend heureux dans leur mission ? Les résultats de cette enquête sans précédent menée auprès de 110 prêtres du diocèse de Liège renversent les représentations les plus communes. Alors que la vie affective, le sentiment de solitude ou la surcharge de travail passent pour les principaux facteurs de mal-être ou de dépression parmi les prêtres, c’est en réalité le manque de perspective d’avenir et l’institution qui génèrent le plus de souffrance.
Sur la base de 46 questionnaires dépouillés, l’absence de perspectives d’avenir apparaît en effet, et de loin, comme la première cause de mal-être chez les prêtres, talonnée par une organisation (le système de paroisses  couvrant tout le territoire) jugée à bout de souffle. S’ensuivent, toujours sur l’échelle du ‘mal-être’, le sentiment d’une absence d’écoute ou de reconnaissance par la hiérarchie, l’éloignement à l’égard de l’Église en tant qu’institution, ou encore les relations difficiles entre prêtres.
À l’inverse, les différentes formes de ressourcement spirituel (retraites, vie de prière, accompagnement spirituel) arrivent en tête des sources de bien-être, à égalité avec la vie affective : relations avec les fidèles, avec l’entourage… Le sentiment d’être utile à la communauté et la possibilité de prendre du temps pour soi figurent également dans la partie positive du classement, à égalité avec le sentiment d’être respecté, reconnu et apprécié par les autres. Œuvrer à l’évangélisation de la société contribue aussi à la bonne santé morale des prêtres.
Enfin, dans la zone grise du classement (intensité proche de zéro, en positif ou en négatif) figurent le sentiment de solitude ou la perception par les prêtres de leur propre état de santé. La charge de travail et la gestion des personnes qui les aident apparaissent aussi dans la partie négative, mais loin derrière le malaise qu’engendrent le manque de perspective et l’institution.
L’initiative de ce questionnaire revient à trois prêtres du diocèse de Liège soucieux d’établir un état des lieux après avoir observé, ces dernières années, « des confrères qui vivent des soucis de santé, qui ont quitté le ministère, qui ont choisi une autre orientation que celle de la paroisse ou ne sont pas épanouis dans leur ministère ». L’un d’eux, en particulier, explique être « resté sur sa faim » après avoir exprimé son mal-être et sa préoccupation devant les difficultés de plusieurs confrères.
Avec l’assentiment de leur évêque, Mgr Jean-Pierre Delville, ces trois prêtres ont diffusé l’an dernier un questionnaire auprès de leurs confrères et sollicité trois professionnels pour en établir la synthèse : un psychologue, un théologien et un ancien DRH déjà engagé de longue date sur ces questions. « Le fait que cette enquête émane de la base, avec la possibilité de répondre anonymement, a permis de libérer la parole hors de toute pression hiérarchique », explique cet ancien professionnel, qui a présenté son travail devant le conseil presbytéral en présence de l’évêque. « Il est frappant de constater que même dans ces conditions, les prêtres hésitent à nommer leurs souffrances et usent souvent de formules prudentes du style : Je crois pouvoir affirmer que… »
Si elle ne concerne qu’un diocèse parmi d’autres et demande à être enrichie par ailleurs, la démarche intéresse au plus haut point l’évêque de Liège. « Ce désaveu à l’égard de l’institution est d’autant plus surprenant que le pape François s’emploie à insuffler renouveau et confiance dans l’Église, commente Jean-Pierre Delville. L’aspect positif, en revanche, est qu’un évêque a plus de prise sur les problèmes institutionnels que pour régler des difficultés d’ordre personnel ou affectif. » La balle est à présent dans le camp du conseil presbytéral, où des groupes de travail se constituent pour tenter d’apporter des réponses. »  On en attend les développements avec une certaine impatience.
 
Combien de prêtres en 2030 ?
Ces prêtres liégeois inquiets face à un "manque de perspective d’avenir" envisageaient-ils en particulier l’absence de relève et l’impression que le sens de leur engagement mourra avec eux...? Le constat de la pénurie ne date pas d’aujourd’hui mais il n’a apparemment pas été pris suffisamment au sérieux par les évêques. C’est ce qu’a dû penser la Conférence catholique des baptisé(e) s de Lyon, qui a organisé là-dessus un colloque les 26 et 27 novembre derniers en réunissant quelque 200 personnes. 
Les participants ont appuyé leurs travaux sur une étude statistique chiffrant la baisse du nombre de prêtres en paroisse dans le diocèse de Lyon. Tout part de ce chiffre. En 2030, le diocèse de Lyon ne compterait plus que 50 prêtres actifs, contre 256 en 2011, selon un document de travail de l’archevêché et qui aurait dû rester confidentiel. En pleine réflexion sur la place des laïcs dans l’Église, les membres de cette Conférence catholique des baptisé(e) s de Lyon ont donc voulu en avoir le cœur net.
« Nous pensons que tous les baptisés devraient être associés à la réflexion sur l’avenir de l’Église », estime l’un d'eux. L’évolution annoncée risque de créer « des fractures eucharistiques et ecclésiales considérables », s’inquiète un groupe de travail qui se réunit depuis 2013. […] ».
Au-delà des statistiques, les participants se sont aussi plongés dans les textes doctrinaux, à commencer par Lumen Gentium, pour tenter de mieux comprendre le rôle et la place des laïcs et des prêtres. « Nous avons pris au sérieux l’appel du pape François selon lequel le troupeau a un certain flair, et que la hiérarchie doit l’écouter »…  Ils ont également écouté des intervenants d’horizons divers en veillant à ce qu’ils représentent toutes les sensibilités de l’Église. Enfin, l’Église diocésaine a manifesté son intérêt et les organisateurs espèrent discrètement que le diocèse prendra le relais de leur mouvement sous une forme ou sous une autre.
Quelques jours plus tôt, à l’occasion de leur Assemblée plénière de Lourdes, les évêques de France avaient aussi abordé cette épineuse question des ‘vocations sacerdotales diocésaines’. L’Esprit était-il à leur rendez-vous ? Toujours est-il que l’un d’entre eux, Jean-Marc Eychenne évêque de Pamiers, n’hésitera pas à poser le problème en ces termes : « N’est-ce pas Dieu qui a choisi de nous envoyer moins de prêtres ? »
Commentaire du journaliste René Poujol , qui fut rédacteur en chef chez Bayard, mais dont la parole a pris une liberté inattendue depuis qu’il est à la retraite… : « Derrière la phrase de Mgr Eychenne, se cache un débat ecclésiologique essentiel, généralement occulté tant il est explosif. On pourrait le résumer d’une simple question : où se trouve l’Église ? Pour certains : là où est le prêtre là est l’Église, et c’est pourquoi il faudrait en permanence réajuster le contour des paroisses pour tenir compte des prêtres disponibles. Pour d’autres, l’Église se situe là où plusieurs sont réunis en mon nom, selon les paroles mêmes de Jésus. » C’est la totalité de l’article de Poujol qu’il conviendrait de citer, en particulier quand il renvoie au même diagnostic qu’avait fait Albert Rouet et que nous avons déjà souvent cité : «On a éperdument prié pour les vocations et Dieu semble nous indiquer d’autres pistes, ouvrir d’autres portes.» A lire donc et à méditer, même si d’aucuns parmi nous trouveront qu’il faudrait aller bien plus loin encore… 
 
Pas de synode en vue sur les ministères
À lire ce qui précède, on pourrait penser qu’un vaste débat sur cette question allait bien finir par s’imposer dans l’Église, peut-être même à l’occasion d’un prochain synode. Plusieurs l’annonçaient, disaient même pouvoir déceler ce projet dans certains propos du pape François. Il se serait logiquement inscrit dans la même ligne que feu le cardinal Martini, jésuite lui aussi, qui l’appelait déjà de ses vœux au synode de 1999…   Mais il n’en sera rien, le fonctionnement des institutions ecclésiastiques ayant apparemment court-circuité le pape lui-même. Des journalistes osent même affirmer que le thème du prochain synode lui aurait été imposé par le Conseil synodal, dominé par la fine fleur du conservatisme, les cardinaux Sarah, Ouellet, Pell, Napier et Chaput… Le thème du prochain synode de l’automne 2018 sera donc : les jeunes, la foi et le discernement des vocations. Autrement dit une manière très traditionnelle de poser la question et qui ne risque pas de déboucher sur des solutions nouvelles. 
 
Des prêtres mariés devenus plus fréquentables… ?
Ce serait un autre sujet aux dires de ceux qui ne voudraient pas qu’on réduise au mariage les problèmes liés à la pénurie de prêtres, mais il nous interpelle forcément toujours, et le fait que le pape et quelques évêques n’hésitent plus à se mouiller mérite certainement qu’on en dise un mot. 
On se souvient que le pape avait reçu quelques prêtres mariés pour sa messe à Sainte-Marthe en février 2015. Le 11 novembre dernier, il a fait un pas de plus, c’est le cas de le dire. Il a quitté le Vatican pour se rendre à Ponte di Nona, un quartier à l’extrême périphérie de Rome, pour y rencontrer des prêtres  également en situation périphérique ! Dans un appartement, il a rencontré sept familles, toutes formées par des jeunes qui ont quitté leur ministère de prêtre ces dernières années. Petit commentaire de nos amis français de Plein Jour  : 
« Ce geste du pape François, totalement inédit auparavant, est un signe indubitable d’une ouverture sur la question du célibat des prêtres. Le pape ajoute un nouveau chapitre à la réforme qu’il est en train de promouvoir à l’intérieur de l’Église officielle. […]
Avec François l’argentin, cette révolution en marche constante est basée sur une pastorale innovante et une communication médiatique à outrance. Ce sont les deux mamelles de la praxis bergoglienne pour changer radicalement l’enseignement catholique, dans la continuité de Vatican II, les actes d’un pape ayant un impact sur les consciences plus fort que celui d’une quelconque autre autorité, laïque ou religieuse.
À pape révolutionnaire, méthode révolutionnaire ! Pour transformer tout doucement, suavement, les mentalités, et ainsi permettre à une nouvelle doctrine, sur le célibat des prêtres dans le cas d’aujourd’hui, de s’ériger et d’être acceptée par des fidèles catholiques… »
Bien compris : si la stratégie peut venir en appui des arguments de raison, pourquoi pas… Espérons pourtant que « la problématique dépasse les questions de savoir si le prêtre doit être marié ou non, s’il doit être masculin ou féminin. […] La réforme du statut presbytéral doit sans doute se faire sur la forme mais également sur le fond : que met-on derrière le prêtre ? Quel rôle nouveau peut-il jouer dans les communautés et les sociétés ? » 
À ce propos, j’aimerais livrer à votre méditation, pour quand même finir cette trop longue lettre, ces mots de Pierre de Grauw dont nous avons publié le témoignage dans notre dernier numéro de septembre. Il s’inspire de la théologie de Mgr Guy Riobé selon laquelle « le sacerdoce ne peut pas être une profession ou un métier rémunéré, ni un état de vie comme celui du moine. Le sacerdoce est un charisme exercé gratuitement au service d’une communauté. On est prêtre tant que celle-ci existe et le demande. Le rôle spécifique du prêtre est de ‘présider’ au sens de ‘animer’ ou donner une âme à l’assemblée célébrant l’eucharistie. Ce rôle peut être rempli par un homme ou une femme, peu importe. On n’est pas ‘prêtre pour l’éternité’, on est simplement disponible pour toujours… c’est plus modeste et plus humble, donc plus évangélique. On peut se demander d’ailleurs si Jésus […] a voulu fonder une ‘classe cléricale’. Il a peut-être voulu simplement que sa mémoire soit célébrée en rompant le pain et buvant le vin pour que sa présence se perpétue. »  
Le débat est ouvert…
 
Pierre Collet, 10 décembre 2016